Histoire du Tarot

Le Tarot de Marseille vient-il de Marseille ? Qui a inventé tout cela ? Le Tarot a-t-il vraiment été pensé pour ce qu’on en fait aujourd’hui ? Ses origines sont obscures, ce qui a permis beaucoup de fantasmes et de confusions. Essayons de comprendre un peu ce qu’il s’est passé, afin de conserver la simplicité et le recul nécessaires ; on verra que l’histoire de l’interprétation du Tarot est un chemin transversal, de la spiritualité à la psychanalyse en passant par l’occultisme, ce qui nous paraît contenir un enseignement fondamental sur la nature de l’esprit humain.

tarot visconti sforzaD’abord, on ne connaît pas d’ « auteur » du Tarot à proprement parler, c’est-à-dire que celui ou ceux qui l’ont dessiné en premier n’ont pas fait de campagne marketing pour inscrire leur nom personnel dans l’Histoire. C’est un choix justifiable, en tout cas cela ne doit pas être utilisé pour fabriquer une fascinante aura de mystère (ou alors nous devrions essayer d’exploiter la nôtre un peu mieux). On retrouve les restes d’un premier jeu de Tarot pas du tout à Marseille, mais en Italie, vers 1440, et les cartes qui sont parvenues jusqu’à nous sont très, très similaires à celles que l’on connaît aujourd’hui, avec des arcanes mineures et majeures. C’est le tarot Visconti-Sforza, qui s’adresse clairement à la noblesse, sans doute comme jeu à visée d’enseignement.

En 1499, la France conquiert Milan et le Piémont, et en ramène plusieurs choses intéressantes, dont la syphilis et le Tarot, mais de ce dernier on ne fait pas grand-chose. Vers 1600, la ville de Marseille se distingue dans la production de cartes à jouer ; sans doute y fabrique-t-on aussi des jeux de cartes italiens, qui ont en commun avec le Tarot le Valet, le Cavalier et les quatre éléments bâton, coupe, épée et deniers (c’est le jeu de scopa, qui est très sympathique), mais ça s’arrête là. Au début du XVIIe siècle, quelqu’un crée un tarot de Paris, qui ressemble beaucoup au Visconti-Sforza ; on trouve aussi le tarot de Jean Noblet vers 1650. Dans tous les cas, le jeu est à peu près identique, mais ça ne fait pas de vagues particulières et la popularité du Tarot finit par décroître.

Plus tard, Jean-Baptiste Alliette a l’idée de populariser la divination par les cartes en vendant le livre « Etteilla, ou manière de se récréer avec un jeu de cartes » (32 cartes). Nous sommes en 1770. Son livre donne une suite de significations à associer aux cartes à jouer tirées, mais aucun système ne les sous-tend, c’est plutôt aléatoire ; en tout cas la haute société se récrée bien. Les gens du peuple devaient avoir inventé la cartomancie depuis un moment, mais c’est le nom d’Alliette que l’Histoire retient.

court de gébelinEn 1781, Court de Gébelin publie un ouvrage énorme, Le Monde Primitif. Il est le premier à défendre l’idée que le Tarot puisse avoir une valeur d’enseignement spirituel, à peu près trois cent ans après l’apparition de notre suite d’images, lesquelles feraient quand même une très mauvaise liste de courses. Et comme il y a un enseignement spirituel fondamental, celui-ci vient forcément du mythique sage / magicien Hermès Trismégiste, père de l’alchimie, qui s’identifie au dieu égyptien Thoth parce que c’est le même archétype (celui qui apporte aux humains le mystère du savoir écrit). Le Tarot serait donc ce qu’il nous reste du mythique Livre de Thoth, ouvrage maudit qui contenait toute la science occulte des mystérieux magiciens de l’Egypte antique. Court de Gébelin part alors complètement dans l’espace, inventant des connexions historiques et des complots de haut rang pour expliquer le passage de l’un à l’autre ; mais la connexion est faite, et elle plaît. Egypte et Tarot reviennent au goût du jour. Aillette, qui n’en rate pas une, publie alors Manière de se récréer avec le jeu de cartes nommées Tarots, en 1785. L’idée de faire de la divination avec le Tarot, et non plus avec un simple jeu de cartes, est née.

papusDivination, savoir occulte, hermétisme, alchimie : les occultistes modernes vont s’intéresser à l’affaire. Souvenez-vous de la ressemblance entre le Tarot et le jeu de Scopa, qui était sans doute produit à Marseille avec toutes les autres cartes à jouer ; c’est peut-être pour cela qu’en 1899, le français Papus fait le lien entre le Tarot et le nom de Marseille, dans son livre intitulé Tarot des Bohémiens (ou « Clef absolue de la science occulte, le plus ancien livre du monde, à l’usage exclusif des initiés » – à l’époque, on avait l’art du titre). Pourquoi des Bohémiens ? Parce que comme ils bougent beaucoup, ils peuvent bien être les descendants des anciens Egyptiens, et donc avoir été les derniers dépositaires de cette « oeuvre d’Hermès Trismégiste que les mages mettaient entre les mains de l’adepte » – en tout cas, l’idée fonctionne mieux qu’avec les aristocrates napolitains du XVe siècle. Chez Papus, donc, l’idée d’un enseignement spirituel et la pratique de la divination sont réconciliées. On arrive à l’idée moderne que le Tarot est un livre pouvant aussi bien se lire page après page, dans l’ordre des arcanes, ou bien aléatoirement, dans un tirage.

Aleister CrowleyPapus a fréquenté de nombreux groupes occultes, dont l’Hermetic Order of the Golden Dawn en 1895. C’est important, parce que la Golden Dawn n’éclate que vers 1899. Avant cela, cette société de magiciens rassemble du beau monde ; son leader est Samuel Mac Gregor Mathers, qui est encore très proche d’Aleister Crowley ; on y trouve aussi Arthur Edward Waite, qui l’a intégrée en 1891. Vous voyez que nous sommes en train de partir du côté anglo-saxon des tarots modernes, et que l’on n’a toujours pas le nom du tarot de Marseille : on reconnaît le nom de Crowley, père du magnifiquement complexe tarot de Thoth, et celui de Waite, dont le Rider-Waite est aujourd’hui le tarot le plus utilisé au monde. Leur idée, à ces deux-là : optimiser le système du Tarot pour renforcer sa cohérence, et convoyer le plus efficacement possible les enseignements spirituels de réalisation de soi sur lesquels ils travaillent.

Faisons donc un petit retour en arrière et en France. Nous avons dit tout à l’heure que Marseille a été très tôt la ville des cartes à jouer. Au XIXe siècle, c’est Jean-Baptiste Camoin qui s’y empare du marché, notamment en modernisant les moyens de production. Il publie vers 1880 une version un peu modifiée du « tarot italien » qui était produit par Grimaud juste avant. Donc voilà un tarot produit à Marseille, mais qui n’est pas du tout nouveau. Il faut encore une dernière étape pour que le nom s’installe : en 1930, un certain Paul Marteau a l’idée de cibler le marché de la divination avec un tarot ancien, et en sort une version nommée « Ancien Tarot de Marseille ». C’est un mélange d’un des tarots « italiens » de Grimaud, des couleurs de l’édition Camoin, et des dessins d’un « tarot de Besançon » qui était apparu à peu près en même temps que le tarot de Paris.

Alejandro JodorowskyEt c’est dans les années 80 que va se produire le dernier tournant important de l’histoire de l’interprétation du Tarot. Alejandro Jodorowsky, artiste, poète et réalisateur chilien, initié au zen et à la méditation par le moine Eijo Takata, se met à travailler sur le Tarot avec une approche tout à fait différente.

Il sait que l’inconscient peut avoir des effets spectaculaires sur le conscient. Là où Freud constate que ces effets sont « subis » par le conscient et s’appellent « symptômes » ou « névroses », la Golden Dawn avait compris que le conscient pouvait influencer l’inconscient pour obtenir des effets qu’ils appellent « magie » (magie, parce que le conscient ne peut pas avoir conscience des mécanismes inconscients par définition, donc ils lui paraissent forcément magiques ; ces effets sont obtenus en parlant à l’inconscient en son langage, c’est-à-dire le symbole, comme Lacan devait le souligner plus tard). Jodorowsky, lui, a vécu des actes sur l’inconscient avec des guérisseurs mexicains ; il le raconte dans Mu : Le maître et les magiciennes et en tire des conclusions pratiques dans son merveilleux Manuel de psychomagie. carl jungDe plus, il a lu Jung et vécu avec le Zen ce que le psychanalyste mystique appelle « processus d’individuation« , c’est-à-dire le travail de réalisation du Soi, le fait de prendre conscience des parties contradictoires qui composent notre psyché pour les réconcilier et accéder à une unité sereine. Jodorowsky découvre la parenté entre ce travail et l’enseignement du Tarot (Jung en avait eu l’intuition mais n’avait pas eu le temps d’approfondir sur le sujet particulier du Tarot). Jodorowsky, qui a toujours travaillé avec en tête l’idée de la guérison, lance alors l’idée de faire du Tarot une lecture psychologique. Il ne s’agit plus de magie mais d’un « miroir de l’âme », qui lui montre où elle en est de son processus de réalisation, met en lumière ses obstacles et ses désirs.

C’est alors qu’il se rapproche de Philippe Camoin, le descendant de Jean-Baptiste Camoin, pour reconstituer avec lui le Tarot le plus ancien possible en se basant sur les anciennes planches conservées par sa famille ; ce travail permet de retrouver beaucoup de petits détails perdus, et produit le Tarot de Marseille Jodorowsky-Camoin.

 

Bref, les arcanes du Tarot n’ont que très peu changé depuis leur apparition. Plutôt que de postuler une origine magique, on peut donc se dire que son ou ses auteurs possédaient une capacité créative suffisante pour décrire par des symboles le processus d’éveil de la conscience à elle-même. On a ensuite l’impression que le travail de compréhension qui en a été fait pendant les siècles qui ont suivi n’a été qu’un long retour aux sources – le fait de comprendre explicitement ce qui avait été « encodé » dans les images du Visconti-Sforza. Avec la popularisation par Jodorowsky du tarot psychologique, on a terminé de réconcilier la vision psychanalytique des forces inconscientes et le côté pratique de l’occultisme mystique – de toute façon, il nous semble que ces différents domaines ont toujours en réalité parlé de la même chose, des mécanismes de l’inconscient et du travail que l’individu a à faire pour devenir lui-même, mais pas avec le même langage. L’outil symbolique qu’est le Tarot, qui ne s’embarrasse pas de longs textes pour faire fonctionner ses images, et la vision psycho-mystique qui en prévaut aujourd’hui grâce à Jodorowsky, est le chaînon qui réconcilie tout cela.

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