Je souhaite aujourd’hui vous partager une interview autour d’un jeu dont j’ai un peu suivi l’évolution. Je trouve que c’est un beau travail, et qu’il est particulièrement intéressant pour montrer comment on s’approprie le système traditionnel pour créer un jeu entièrement à son image.

J’ai pensé que cette interview pourrait être inspirante pour ceux qui caresseraient l’envie d’un tel projet, et intéressante pour ceux qui aiment découvrir des univers (et les beaux jeux). Le Tarot Côme est un projet entièrement porté par Léo, sans IA, il vient de faire ses débuts sur Kickstarter, je vous encourage à aller jeter un oeil.

En gras mes questions, en texte normal les réponses de Léo.

1/ Genèse du jeu

Pourquoi as-tu créé un tarot plutôt qu’autre chose ? Qu’est-ce qui t’a donné l’idée, à quel moment tu t’es dit que tu allais, que tu devais te lancer dans un tel projet ? (Parce que 78 cartes, c’est énorme !)

Le tarot s’est imposé à moi comme une évidence. Depuis toujours, je suis passionné par les romans graphiques et les bandes dessinées : ces univers où chaque image raconte une histoire. Le tarot fonctionne de la même manière. Chaque carte est une scène, un archétype en mouvement. Créer un tarot, c’était relier le symbolisme au jeu, la profondeur à la légèreté. C’est apprendre en jouant, se découvrir en tirant une carte, se raconter autrement. Et puis oui, 78 cartes, c’est immense. Je m’y suis plongé avec la conscience que ce serait un travail colossal, et je me suis accordé le temps nécessaire. Celleux qui ont déjà créé un tarot le savent : c’est un chantier intérieur autant qu’artistique. On doute, on recommence, on retouche, on étudie sans cesse. On apprend en même temps qu’on crée… Mais c’est aussi ce qui m’a attiré. Le tarot est un monde complet. On n’y entre pas à moitié. J’ai créé avec, parfois, cette pression de ne pas aller jusqu’au bout ou d’arriver trop tard. Je crois que beaucoup de créateur·ices connaissent ce sentiment : celui d’être traversé par un projet plus grand que soi. Au fond, je n’avais pas vraiment le choix. Ce tarot ne pouvait pas rester à l’état d’idée. Il devait exister.

2/ Personnalité

Ton jeu est très lié à ton vécu : comment est-ce que ton identité a guidé la transformation des symboles traditionnels, et qu’est-ce que cela te permet de transmettre ce faisant ?

L’idée de créer un jeu inclusif ne pouvait pas être autrement, toute création passe par son auteur et mon univers est clairement queer. Je ne pouvais parler que de ce que je connais par souci de sincérité. J’ai étudié chaque symbole du tarot et grâce à toi aussi d’ailleurs (ton livre sur le Rider-Waite), et je t’en remercie ! L’objectif était de garder l’architecture du tarot, avec son histoire et d’intégrer avec soin un univers où le genre devient fluide. Ma ligne de conduite a été claire : représenter le plus d’identités possibles, élargir la famille des figures symboliques. Permettre à chacun·e de se reconnaître. Parce que le tarot, au fond, éclaire ce qui est invisible, il révèle l’inconscient ! À ma manière, j’ai voulu prolonger ce geste : rendre visibles celles et ceux qui ne le sont pas assez. Je voulais offrir un espace où l’on peut exister sans se contraindre, sans chercher à convenir. Un espace où l’on peut vivre pleinement son identité, son corps, ses désirs.

3/ Processus concret

Concrètement, comment as-tu fait pour aller jusqu’au bout des 78 cartes ? As-tu eu un ordre de travail particulier, majeurs / mineurs ou selon l’inspiration ? Qu’est-ce qui t’a posé la plus grande difficulté ? Comment l’as-tu surmontée ?

Je n’ai jamais autant travaillé sans gagner d’argent (rires), donc il m’a fallu beaucoup de patience et de résilience ! J’ai traversé des grands moment de remise en question, à savoir si je ne m’embarquais pas dans une histoire sans fin… Concrètement, je pouvais passer des journées entières à dessiner, parfois dix heures d’affilée, sans pause, presque sans cligner des yeux. J’oubliais de manger. Comme si j’avais peur d’être en retard sur quelque chose d’invisible. Avec le recul, je crois qu’il y avait une forme d’urgence intérieure. Pour l’ordre de travail, j’ai commencé par les arcanes majeurs. Je tirais une carte au hasard, et je me mettais à son service. Je cherchais d’abord un visage — une photo, un proche, une peinture — qui portait l’énergie de la carte, puis commençait un dialogue avec le personnage, lui trouver son habit, le décor, son émotion… Quand j’ai réalisé qu’il me restait 56 cartes à créer, j’ai eu un vertige. J’avais imaginé faire les bâtons, puis les coupes, de manière structurée… mais ça ne s’est pas passé ainsi. Finalement, j’ai continué à fonctionner par tirage. Si je tombais sur le Trois de Deniers, c’était son tour. Cette méthode m’a permis de ne pas me laisser écraser par la logique ou la pression du “reste à faire”. Ce qui m’a aidé à tenir, c’est une question simple que je me répétais souvent :

« Si ce jeu n’existait jamais, comment te sentirais-tu ? » La réponse était immédiate. Ce serait un manque. Une frustration profonde. Alors je ne pouvais pas reculer. J’avais engagé trop de temps, trop de travail, trop d’élan. Mais surtout, trop de désir.

4/ Apprentissage

Aller jusqu’au bout d’un projet comme celui-là puis le proposer au monde, c’est énorme. Qu’est-ce que créer ce jeu t’a appris, à la fois sur le Tarot… et sur toi ?

Aller jusqu’au bout d’un projet comme celui-là, puis le proposer au monde, c’est vertigineux. Après tout ce temps passé seul à créer, ce tarot est devenu un pont. Un outil pour entrer en lien, pour partager, pour ouvrir des conversations que je n’aurais peut-être pas su initier autrement. Ce parcours m’a confronté à une question très simple et très brutale :

qui suis-je pour faire ça ?

Qu’est-ce que je veux vraiment transmettre ?

Est-ce que tout n’a pas déjà été fait mille fois ?

Sur le Tarot, j’ai appris qu’il est vivant. Qu’il n’est pas figé dans une tradition intouchable. C’est un langage symbolique qui traverse les époques et qui se transforme avec celles et ceux qui le pratiquent. Et sur moi… j’ai découvert que j’avais besoin d’un médium. Un outil pour dire ce que je n’arrive pas toujours à formuler. Ce tarot est devenu une façon d’exprimer une part de moi, peut-être la plus intime : celle qui cherche du sens et de la liberté.

5/ Transmission

Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui voudrait créer son propre jeu comme tu l’as fait ? Spécifiquement, pour quelqu’un qui aurait la crainte ne pas être assez artiste ou de ne pas avoir d’idée “assez personnelle” ?

J’encourage vraiment toute personne qui sent cet appel à y aller. Si l’idée de créer un tarot te traverse, ce n’est pas anodin. Il y a autant de façons de vivre le tarot qu’il y a d’individus. Il n’existe pas une seule manière légitime de le faire.

Pas besoin d’être un artiste qui dessine, qui peint, on peut créer un tarot avec des mots, des photos, des collages…Le tarot est un langage symbolique : ce qui compte, c’est l’intention et la cohérence.

Je ne mentirai pas sur le temps que ça prend, on ne crée pas un tarot en 15 jours sauf avec l’IA – mais ce serait passer à côté du chemin. Parce que créer un tarot, ce n’est pas seulement produire 78 images. C’est traverser un parcours intérieur. C’est dialoguer avec les archétypes, douter, apprendre, transformer sa propre vision.

Pour celles et ceux qui pensent ne pas avoir d’idées “assez personnelles”, je dirais ceci : les idées viennent en étudiant. Plongez dans les symboles, lisez, écoutez des tarologues, regardez ce qui existe déjà. Puis, à un moment, éloignez-vous. Trop comparer peut étouffer l’élan.

La clé, c’est de parler de ce que vous connaissez. De ce qui vous touche réellement. Un tarot culinaire, littéraire, cinématographique, botanique, sensuel, militant, contemplatif… tout existe déjà, et pourtant rien n’existe avec votre regard. Partez de votre zone de vérité. Si vous n’y connaissez rien aux plantes, inutile de créer un tarot végétal.

Puis on peut créer autre chose qu’un tarot ! Par exemple des objets symboliques, pourquoi pas une lanterne pour l’hermite, un vase en céramique pour la tempérance…

Merci à Léo de s’être ouvert à nous autour de ce travail créatif.

Vous verrez de nombreuses images du Tarot Côme sur Instagram : @queerpainting

Sur KickStarter : Le Tarot Côme revisite le tarot traditionnel avec une énergie queer, libre et profondément vivante, non pas pour effacer ce qui existe, mais pour y inscrire d’autres récits, d’autres corps, d’autres façons d’être au monde. Allez-y voir par là pour voir les offres qu’il vous propose.

Cet article est paru en premier sur mon Patreon, entre deux exercices de pratique. Inscrivez-vous pour les recevoir dans votre boîte mail.