Le nom de Belline renvoie immédiatement à l’Oracle Belline, ce jeu divinatoire rangé dans une mystérieuse et élégante boîte noire, devenu un classique sans cesse réédité. Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’il existe aussi un autre jeu, plus ancien encore, et, jusqu’à aujourd’hui, absolument introuvable : le Grand Tarot du mage Edmond, aussi connu sous le nom Grand Tarot Belline. C’est un jeu spectaculaire, et un témoin particulièrement intéressant !

Le Grand Tarot Belline est au croisement de plusieurs traditions : le tarot de Marseille, l’ésotérisme égyptianisant du XIXe siècle, la légende de Belline et du mage Edmond.

Marcel Belline et le mage Edmond

Belline, c’est le « Prince des Voyants », le nom qu’on lui a attribué grâce à sa carrière fulgurante de voyant au XXe siècle. De son vrai nom Marcel Forget, il ne se destinait pas à la voyance mais au métier de négociant d’art. Hospitalisé pour une maladie, il eut une intuition fulgurante qui devait sauver la vie d’un autre patient, ce qui ouvrit la porte à l’idée d’un don de voyance. Il devait croiser plus tard un livre de chiromancie qui l’amena à vriller sur tous les domaines de l’ésotérisme ; plus tard, il devint célèbre grâce à des prédictions spectaculaires qui se révélèrent exactes (suicide de Marilyn Monroe, fin tragique des frères Kennedy, mort d’Einstein, barricades de mai 1968, etc).

Il ouvrit son cabinet de voyance vers 1955 au 45 rue Pierre-Fontaine à Paris. Un jour, Belline tirait les cartes à une dame qui s’en allait déménager à la campagne. Mais il ne voyait absolument rien à révéler sur cette vie d’une platitude totale. Il s’excusa alors auprès de la cliente de son incapacité. Touchée par son honnêteté, la dame décida alors que ce serait lui qui recevrait un étrange héritage. « Venez chez moi », lui dit-elle, « j’ai des papiers à vous montrer ».

Très occupé, Belline faillit rater cette occasion phénoménale. Au bout de quelques jours, la dame le rappelait, impatiente : « Si vous ne venez pas les chercher, je brûle tout ! ». Il n’y avait pas à se déplacer loin : c’était le 30 de la même rue Pierre-Fontaine. Belline y découvrit des affaires qui pouvaient avoir appartenu au célèbre Mage Edmond, célèbre voyant du XIXe siècle (de son vrai nom Ernest Billaudot), qui avait consulté dans cette maison, et qui en son temps aurait prédit le succès littéraire à Alexandre Dumas, l’exil à Victor Hugo, et la défaite de 1870 à Napoléon. Dans la boîte, le jeu de 52 cartes désigné désormais sous le nom de l’Oracle Belline (auquel Marcel Forget ajouta une carte que n’utilisait pas Edmond, la carte bleue), publié en 1961 par Grimaud, et un tarot de très grande taille, copié sur le modèle du tarot de Marseille, mais avec des différences particulièrement intéressantes.

Le Grand Tarot Belline en images

Edmond avait dessiné et peint lui-même les cartes qu’il utilisait personnellement dans ses consultations. Il n’avait pas l’intention de les publier, c’était vraiment son jeu personnel, avec le système qui lui convenait le mieux dans sa pratique. Ses dessins sont assez naïfs, au style à l’ancienne, inspiré d’un ancien tarot de Marseille qu’il possédait, avec des couleurs vives et minutieusement appliquées (pas au pochoir comme cela se faisait à l’époque, ce qui fait des couleurs qui bavent un peu). Les cartes sont particulièrement grandes parce qu’Edmond y fait entrer un texte entier, ce qui est extrêmement inhabituel.

Pour la petite histoire, le mage Edmond avait tiré les cartes aux écrivains mondains Jules et Edmond Goncourt en 1856. Les frères Goncourt l’évoquent ainsi dans leur Journal :

Un paquet de cartes hautes d’un pied où sur chacune est une représentation d’une femme, d’un épisode de l’existence : toutes ces allégories dessinées par une main ignare du dessin, mais burlesquement fantastiques, mais bourgeoisement monstrueuses, et peinturlurées brutalement de noir et de vilain rouge, et mettant à ces images de la vie réelle, je ne sais quoi du sauvage et du macabre des figurations d’idoles des peuples primitifs et anthropophages.

D’après Marcel Belline, Picasso lui-même aurait été séduit par ce drôle de jeu et essayé de l’acquérir. Mais Belline était connu pour tisser les fils d’une légende difficile à discerner de la réalité…

Une généalogie ésotérique de folie

Ce que l’on peut vérifier, ce sont les sources des dessins et des textes. L’intérêt du Grand Tarot Belline, c’est qu’il ne s’agit pas d’un jeu inventé de toutes pièces : c’est au contraire un travail extrêmement minutieux, qui s’inscrit en droite ligne dans la grande histoire de l’ésotérisme français.

Par exemple, le texte sur la carte du Mage (I) dit :

Une ferme volonté, et la foi en toi-même, guidées par la raison et l’amour de la justice, te conduiront au but que tu veux atteindre, et te préserveront des périls du chemin.

Le dessin montre un mage portant une coiffure « à l’égyptienne », avec un doigt qui pointe très clairement vers le sol, pas du tout comme le Bateleur du tarot de Marseille, et exactement comme le Magicien du Rider-Waite – d’ailleurs, comme ce dernier, le Mage est représenté derrière une table carrée qui porte non pas des éléments disparates comme pour le Bateleur, mais bien les éléments qu’on retrouve sur les arcanes mineurs. Le titre de la carte écrit à l’encre noire par Edmond est « La volonté », et à l’encre rouge, « Le consultant » ; d’autres mots à l’encre noire donnent des raccourcis divinatoires, « austérité », « adresse », « avarice ».

Un peu de recherches occultes finit par montrer qu’Edmond a pris ce texte et cette description chez une autre grande figure de l’ésotérisme français, Paul Christian (de son vrai nom Jean-Baptiste Pitois). Voici ce qu’il écrit sur la première carte du Tarot :

  1. Nombre 1, lettre hiératique égyptienne athoïm (A). Correspondance : 1º Monde divin, l’Être absolu, qui contient et d’où émane l’infini des possibles. — 2º Monde intellectuel, l’Unité, principe et synthèse des Nombres ; la Volonté, principe des Actes. — 3º Monde physique, l’Homme, être relatif, synthèse des manifestations de la vie, appelé à s’élever, par une éternelle expansion, dans les sphères concentriques de l’Absolu.

Symbolisme: le Mage.

Hiéroglyphe : L’initié aux mystères d’Isis, ou de la génération universelle. — Il est debout: c’est l’attitude de la volonté prête à se manifester par l’action. — Sa robe est blanche, symbole Je la pureté originelle ou reconquise. — Son front est ceint d’un cercle d’or : l’or signifie lumière, le cercle est l’image de l’éternité. — Sa main droite tient un sceptre d’or, symbole de l’intelligence créatrice, et s’élève vers le ciel, en signe d’aspiration à la science, à la sagesse et à la force. —Sa main gauche étend l’index vers la terre, pour signifier qu’il veut dominer le monde matériel. — Ce double geste exprime encore que la volonté humaine doit refléter ici-bas la volonté divine, pour produire le bien et empêcher le mal. — Devant lui, sur une pierre cubique, il y a 1º une coupe, symbole des désirs, des amours, des passions, qui contribuent au bonheur ou au malheur, selon que nous sommes leurs maîtres ou leurs esclaves. — 2º Un glaive, symbole du travail qui engendre les œuvres, de la lutte contre les obstacles, et des épreuves que nous fait subir la douleur. — 3º Un sicle, ou disque d’or, symbole des aspirations réalisées, de l’œuvre accomplie, de la puissance conquise par l’acte de la volonté.

Dans l’Horoscope, cet arcane répond : Une ferme volonté, et la foi en toi-même, guidées par la raison et l’amour de la justice, te conduiront au but que tu veux atteindre, et te préserveront des périls du chemin.

– Paul Christian, L’Homme Rouge des Tuileries, illustré de 22 figures kabbalistiques, 1863

On voit donc bien dans cette description que l’on abandonne entièrement la table jonchée d’objets disparates du Bateleur du tarot de Marseille. De même, le Chariot d’Edmond est tiré par des sphinx, exactement comme ceux de Wirth et de Waite, abandonnant complètement les chevaux du tarot de Marseille, parce que Christian le décrit de cette manière. Aussi, les mineurs du tarot d’Edmond suivent cette description, il transforme les Deniers en Sicles, etc.

Le premier à écrire sur le tarot comme support initiatique ayant une origine égyptienne, c’est Antoine Court de Gébelin. Éliphas Lévi (immense figure de l’ésotérisme du XIXe, vrai nom Alphonse-Louis Constant) y a ajouté les correspondances symboliques avec les lettres hébraïques. Paul Christian s’est inspiré de Lévi pour tout réécrire à sa manière, en remplaçant la kabbale par l’astrologie. Oswald Wirth s’en inspire sans doute ; Arthur Waite, certainement, car c’est lui qui a fait connaître Lévi en Angleterre par ses traductions. Et voilà donc que le Mage du tarot d’Edmond, basé sur les descriptions de Christian qui se base lui-même sur Lévi (de toute façon ces trois-là se connaissaient), et le Magicien du tarot Rider-Waite se ressemblent à un point troublant, parce qu’ils partagent la même source.

Quant aux autres mots présents sur les cartes d’Edmond, ils proviennent d’Etteilla (et son Grand Tarot Égyptien, ainsi l’As de Coupes a pour valeur « Table » dans les deux jeux). Edmond les recopie, les rature et les modifie parfois, mais sans jamais vraiment s’en détacher.

Tout cela est vraiment intéressant du point de vue de la création du jeu, parce qu’on voir clairement que c’est un palimpseste : comme toujours en ésotérisme, chaque auteur se base sur celui qui l’a précédé pour construire sa version personnelle, raffinant le système au fur et à mesure pour poursuivre l’idée d’un « vrai » tarot, c’est-à-dire un système de significations le plus parfait et le plus complet possible, en conformité totale avec l’esprit du temps qui voulait donner un vernis « scientifique » à tout, même l’occultisme. En clair, Edmond suture deux traditions concurrentes, Christian et Etteilla, pour créer avec minutie son système personnel qui lui servira dans les consultations qui l’ont rendu célèbre. Examiner ce jeu permet de comprendre comment travaillent les occultistes du XVIIIe puis XIXe siècle, qui systématisent le tarot et tentent de le « réparer » en s’éloignant de la vérité historique, mais en perfectionnant une cohérence interne qui est celle qui va donner leur puissance aux lectures.

Edmond, la résurrection

Le Grand Tarot Belline est un témoin de son temps particulièrement frappant, et il se marie évidemment bien avec l’oracle du même nom. Seulement, Grimaud en ayant cessé la publication, jusqu’ici, seuls quelques rares avaient la chance d’en posséder un exemplaire de cette édition, qui pouvaient s’échanger à prix dingues (voici un lien vers une édition originale à 1500€).

Heureusement, les cartes originales sont conservées par le MUCEM, qui a récemment pris l’initiative de les photographier à nouveau avec du matériel moderne, en haute définition. Le Grand Tarot du mage Edmond (c’est le même jeu, le titre rend juste hommage à son véritable créateur) sera donc enfin réédité pour la première fois depuis quatre-vingt ans aux éditions Animae. Le prix ? 25,95€… ce qui est tout de même bien appréciable.

J’ai co-écrit le livret avec Raphaël Bories, conservateur au MUCEM. Vous y découvrirez l’histoire secrète du jeu, et surtout, toutes les significations des cartes reconstituées d’après les sources originales utilisées par Edmond. En effet, Belline n’avait pas accès aux textes de Paul Christian qui ont inspiré les cartes d’Edmond. Il n’était par conséquent pas en mesure de les exploiter dans la notice qu’il écrivit pour ce jeu. Pour la première fois depuis cent soixante ans, vous découvrirez les clefs du système utilisé par Edmond, notamment la vraie nature des lettres mystérieuses écrites dans le coin supérieur des cartes, et que personne n’avait auparavant décryptées…

Le livret contient tout le système des cartes, leur origine historique, les significations, et plusieurs méthodes de tirage, dont celles d’Edmond lui-même et de Belline.

Le coffret du Grand Tarot du mage Edmond sort le 1er octobre aux éditions Animae ; il sera disponible en ligne et en librairie. Vous pouvez dores et déjà le précommander à la FNAC.

Si vous souhaitez aller plus loin, une formation en ligne complète sera accessible par ici à partir du 1er septembre. Elle contiendra toutes les explications du système et des cartes en vidéo, mais aussi la mécanique expliquée en détail, des tirages corrigés et de nombreux bonus historiques.