Nathalie est dans une situation qui l’épuise : sa mère vieillissante est extrêmement exigeante, au point de déclencher des scandales ou des catastrophes quand elle sent que toute l’attention n’est pas sur elle. C’est Nathalie qui s’occupe de tout, des soins pour la mère aux tâches administratives variées ; ses deux frères ne sont “pas intéressés” par ces histoires. D’un autre côté, elle ne peut pas abandonner sa mère, qui a de véritables problèmes de santé. Y a-t-il une solution ? Le tirage effectué pour elle va nous permettre de comprendre les dynamiques familiales, mais aussi de mettre en lumière le parti-pris du tarologue face à des cartes aléatoires.

On choisit les emplacements suivants :

  1. Relation entre Nathalie et sa mère
  2. Relation entre Nathalie et ses frères
  3. Besoins de Nathalie
  4. Besoins de la mère
  5. Comment trouver un équilibre
  6. Ce qu’il ne faut pas faire
  7. Résultat final.

Le jeu utilisé est le Rider-Waite de base. Le tirage fait volontairement apparaître les besoins de Nathalie parce que la description de la situation montre clairement une dynamique où ils sont considérés comme totalement hors sujet, ce qui permet aux frères de lui laisser tout faire sans se poser de question.

Les cartes tirées sont les suivantes :

  • Relation entre Nathalie et sa mère : 10 de Bâtons
  • Relation entre Nathalie et ses frères : 7 d’Épées
  • Besoins de Nathalie : Cavalier de Deniers
  • Besoins de la mère : Le Bateleur
  • Comment trouver un équilibre : Le Pape
  • Ce qu’il ne faut pas faire : Le Chariot
  • Résultat final : 4 de Deniers.

1. Lecture “normale” : comment modifier une dynamique toxique

On trouve d’emblée les cartes frappantes, car elles semblent répéter le discours de Nathalie de façon très tranchante : on voit bien le fardeau dans le personnage du 10 de Bâtons, qui ploie sous le poids de bâtons trop nombreux, jusqu’à lui boucher entièrement la vue. C’est la même chose pour le 7 d’Épées : cela rappelle à Nathalie les excuses parfois absurdes que ses frères lui opposent pour ne pas avoir à faire d’efforts, car cela les arrange bien d’avoir une sœur qui résout les problèmes sans qu’ils aient à se fatiguer. Ce n’est pas juste, mais ils font bien ce qui est représenté sur la carte : partir à pas de loup, en laissant deux épées derrière eux, en un “on pense bien à toi” qui n’aide pas du tout.

Ce type d’effet est très utile dans un tirage comme celui-là, car Nathalie, qui a vécu toute sa vie dans une dynamique où ses besoins n’ont pas d’importance, doute forcément d’elle-même : ai-je vraiment le droit de me plaindre comme je le fais ? Ne suis-je pas en train de me monter la tête, de me montrer égoïste, comme ma famille ne cesse de me le répéter, d’ailleurs ? S’ils le disent aussi souvent, c’est sans doute qu’ils ont raison, non ? Ne suis-je pas en train de surréagir ? La réponse du tarot est très franche : non, tu n’es absolument pas égoïste de demander comment trouver ton équilibre, ta mère se comporte en fardeau et tes frères en voleurs, donc tu serais plutôt en train de “sous-réagir”. Cette validation sert à réconcilier la personne avec l’idée de s’écouter elle-même, plutôt que d’accepter la version des autres aux dépens de son propre équilibre.

Les besoins de Nathalie : avec le Cavalier de Deniers, on voit la fiabilité, la routine, le fait de pouvoir compter sur les autres et de pouvoir prévoir ce qu’il va se passer, ce qu’elle confirme en racontant une histoire qui semble montrer que les scandales de sa mère arrivent toujours à un moment où l’attention de Nathalie doit se porter ailleurs (entretien important, examen, souci de santé personnel). Elle passe son temps à laisser tomber ses plans pour partir à la rescousse de sa mère, ce qui est très difficile à gérer pour elle.

Les besoins de sa mère : le Bateleur réalise ce qu’il veut, tout ce qu’il veut, que ce soit bien ou pas ; dès qu’il a une idée, il utilise les éléments à sa disposition pour la réaliser. On comprend que les problèmes exposés par Nathalie se soient aggravés récemment : sa mère a l’habitude de faire ce qu’elle veut, de tout de suite réaliser ses désirs, mais elle avance en âge, ce qui la menace de perdre en autonomie bientôt. L’angoisse liée à cette possible perte peut expliquer le fait que la mère souhaite encore plus se prouver qu’elle a tout “au doigt et à l’œil”, et qu’à chaque fois qu’elle voudra que quelque chose se passe, cela se réalisera bien parce que Nathalie est là pour ça. Cette carte permet de ne pas “démoniser” la mère, car on comprend tout à fait l’angoisse qu’elle peut ressentir ; cependant, elle n’a pas choisi la bonne solution.

Les quatre cartes précédentes ont permis de poser les éléments du système familial ; les trois suivantes sont des cartes d’action, qui doivent aider Nathalie à modifier la dynamique.

Comment trouver son équilibre : le Pape. La discussion permet d’énoncer le fait que dans cette famille, seule Nathalie est quelqu’un qui dit la vérité : sa mère ment parfois sur des problèmes de santé qu’elle “retire” à volonté, ses frères ont toujours des excuses abracadabrantes pour esquiver leur responsabilité. Et sur quoi possède-t-elle le mieux la vérité ? Sur ses besoins à elle, qui ont été définis par le Cavalier de Deniers. Plutôt que d’oublier ses besoins pour faire à tout prix qu’il n’y ait pas de problème (ce qui génère une absence de problème qui ne motive personne à modifier leur comportement !) il faut qu’elle apprenne à énoncer les vérités de son point de vue : j’ai besoin de voir où je vais, il faut instaurer un roulement, une routine sur laquelle elle puisse compter, sinon c’est ingérable, donc cela ne peut pas être géré. On se met alors à voir les deux frères dans la position des moines sur la carte : l’un est réceptif et l’autre actif, on a bien l’impression que parmi les deux frères, l’un s’est un peu retrouvé entraîné par l’autre dans cette dynamique, mais qu’il sera plus réceptif au point de vue de Nathalie si elle apprend à l’exprimer. Le second frère risque bien de lui opposer des contre-arguments, mais il appartiendra à Nathalie de ne pas se laisser entraîner à discuter de l’indiscutable. Si la situation est ingérable, elle ne peut pas être gérée, donc elle ne le sera pas.

Ce qu’il ne faut pas faire : le Chariot sur le Rider-Waite nous frappe immédiatement par la posture des deux sphinx, assis devant le chariot, censés aider à le faire avancer, mais qui ne font absolument rien… L’analogie avec le comportement des deux frères est trop forte : le tirage nous dit qu’il ne faut pas continuer à faire la conquérante tout en acceptant que les chevaux ne fassent rien, car les tiraillements que cela donne sont insupportables.

Le résultat semble nous montrer une Nathalie qui campe sur ses positions, s’accrochant à un denier qu’elle tient comme un bouclier devant son cœur : c’est comme si on la voyait s’accrocher à un argument pratique (si la situation est ingérable, elle ne peut pas être gérée) pour empêcher les autres de voir à quel point cela la fait souffrir de leur tenir tête. Le 4 de Deniers montre une fermeté, une stabilité, et un refus de bouger qui nous paraît tout à fait compatible avec les besoins de Nathalie, qui, avec le Cavalier de Deniers, s’étaient révélés être la stabilité, face à des extravagances qui n’ont en commun que leur but disruptif. On remarque aussi que sur le dessin, le personnage semble être sur une sorte de scène de théâtre : Nathalie va devoir faire semblant d’être plus ferme et immuable qu’elle n’est réellement, car elle a pris l’habitude de se plier aux désirs des autres. Mais ce n’est qu’en jouant ce rôle qu’elle pourra faire changer la situation.

Au final, le tirage lui montre comment modifier une dynamique familiale toxique. C’est très difficile, car ceux à qui profitent la situation feront tout pour maintenir le statu quo, et surtout, la position “par défaut” de Nathalie a toujours été de taire ses propres besoins. Mais si elle veut retrouver un équilibre personnel, elle va devoir s’accrocher, et rester ferme malgré son habitude de douter d’elle-même, et l’habitude qu’ont les autres d’avoir un “sacrifice” à disposition. C’est un gros travail, mais l’issue est rassurante, puisqu’elle montre Nathalie bien ferme, et pas du tout en train de plier.

 

Nous quittons le tirage avec l’idée que les cartes sont particulièrement bien tombées – encore une fois. C’est magique ! Mais n’est-ce pas aussi l’occasion d’interroger un peu cette magie ? Comment se fait-il que le tirage réponde aussi bien aux interrogations de Nathalie, au point de représenter exactement sa situation avec les deux lames de départ, particulièrement tranchantes ?

 

2. Le parti-pris du tarologue

Quand nous avons écouté Nathalie, c’était déjà avec un parti-pris. Avant même qu’elle ne se présente, nous savions déjà que si nous faisons du tarot, c’est pour aider les personnes à mieux s’écouter elles-mêmes, et que pour faire cela, il est nécessaire que le cadre du tirage de tarot leur permette de se sentir entendues, de voir que leur parole compte. En plus de cela, nous avons déjà quelques connaissances en psychologie, notamment en thérapie systémique (qui considère que tout groupe de personnes est un système qui distribue les rôles, et que si une personne est enfermée dans un rôle qui lui fait souffrir, c’est tout le système qu’il faut remettre en question).

Je pense qu’il n’est pas très étonnant, avec de tels partis-pris en amont, que les cartes “répondent” si bien. Autorisons-nous une petite expérience de pensée, et considérons à nouveau le tirage de Nathalie, mais cette fois-ci du point de vue d’un tarologue très méchant, qui serait là pour la “remettre à sa place” et lui enlever toute espérance. Ce tarologue (il en existe) sera-t-il capable de produire une interprétation aussi cohérente ? Essayons :

  • Relation entre Nathalie et sa mère : 10 de Bâtons. Oui, tous ces problèmes sont lourds à gérer, mais tu ne vas tout de même pas la laisser tomber, n’est-ce pas ? Une fille ne laisse pas tomber sa mère en détresse. C’est une relation où tu portes, jusqu’au bout. C’est comme ça, et il faut que tu apprennes à l’accepter.
  • Relation entre Nathalie et ses frères : 7 d’Épées. Qui est le personnage du 7 d’Épées ? Eux ne t’ont rien volé – au contraire, tu as une relation privilégiée avec ta mère, puisque c’est toi qu’elle appelle en premier. Mais toi, d’abord tu dis à ta mère que c’est OK de venir la voir, et ensuite tu te plains en disant à tes frères que ce n’est pas OK ? Aussi, est-ce que tu ne serais pas en train d’exagérer pour esquiver tes responsabilités ? Tes frères aussi ont des choses à faire, elles ne sont pas moins importantes que les tiennes. Je pense que cette relation n’est pas sous le signe de l’honnêteté, parce que tu sélectionnes ce que tu leur dis, en leur parlant toujours de tes problèmes.
  • Besoins de Nathalie : Cavalier de Deniers. Tu as besoin d’être ce Cavalier, et le Cavalier de Deniers est un exécutant, un bon petit soldat, celui sur lequel on peut compter et qui résout les problèmes sans poser de question. Tu es déjà celle sur laquelle on peut compter, c’est bien ; continue à faire ce que l’on te demande, puisque cela correspond à tes besoins !
  • Besoins de la mère : Le Bateleur. Elle a besoin que les choses soient faites ! Donc elle ne te ment pas quand elle exprime ce besoin. Écoute ce que te dit le Bateleur !
  • Comment trouver un équilibre : Le Pape. Le Cavalier de Deniers nous a déjà montré que tu as besoin d’être celle qui fait ce qu’on lui dit de faire. Écoute donc ce qu’on te dit, plutôt que de mal représenter la situation ! Tu vois bien que le Pape dit vrai, et qu’il faut écouter sa parole.
  • Ce qu’il ne faut pas faire : Le Chariot. Faire ta conquérante, tracer toi-même ta propre voie alors que visiblement tu n’en as pas les moyens : regarde ces sphinx qui ne tirent pas le chariot. C’est normal, car si tu laissais tomber ta pauvre mère, tu te sentirais bien coupable !
  • Résultat final : 4 de Deniers. La situation ne va pas évoluer parce qu’elle est déjà optimale : tu as beau te plaindre auprès de tes frères et exagérer, comme l’a montré le 7 d’Épées, elle correspond parfaitement aux besoins de tout le monde. Le tien, parce qu’en tant que Cavalier de Deniers tu as besoin de faire ce qu’on te dit, parce que c’est plus facile pour toi, et celui de ta mère, parce qu’en tant que Bateleur elle a besoin que les choses soient faites. Le conseil que je peux te donner est celui du Pape : écoute donc ta mère, et cesse de te plaindre.

Ce tirage est affreux, et nul, parce qu’il refuse absolument de prendre en compte la souffrance exprimée par Nathalie, et qu’il se permet en plus des jugements péremptoires : se plaindre est forcément égoïste, ne pas tout accepter c’est forcément abandonner l’autre, une bonne fille n’abandonne pas sa mère, etc. Qu’il soit bien clair que tout tarologue qui se permet ce type d’interprétation devrait raccrocher tout de suite ! Et cependant, les interprétations sont cohérentes. Le tirage fait sens (et si on avait la cruauté de le sortir ainsi à Nathalie, elle fondrait en larmes, et il y aurait beaucoup de chances qu’elle le croie, puisqu’il va dans le sens de ce que sa famille lui fait croire depuis le début, et qu’elle a appris à ne pas faire confiance à son ressenti personnel). Les cartes se répondent bien les unes aux autres : le Cavalier de Deniers a besoin qu’on lui dise quoi faire, le Bateleur a besoin que les choses soient faites, le conseil est le Pape : écouter, donc que le Cavalier écoute ce que dit le Bateleur, au lieu de se plaindre. Là aussi, on a l’impression que les cartes sont “bien tombées”.

C’est donc que ce côté impressionnant, “magique”, l’idée que “ça ne pouvait pas être la meilleure carte” ne vient pas de la carte… mais de la cohérence de l’interprétation qu’on lui donne ! Les cartes sont aléatoires ; tout l’art du tarologue est de les utiliser comme prétexte pour faire réagir la personne, et les tisser en une histoire qui soit 1/ cohérente (pour que la personne puisse s’y projeter) et 2/ aidante ! C’est ce parti-pris qui rend les tirages utiles. Si on n’a pas compris cela, on court le risque de considérer les cartes avec révérence, donc de s’y soumettre trop facilement ; on risque aussi de projeter ses jugements sur un tirage où ils n’ont pas leur place, comme dans cet exemple où le tarologue pense comme la mère qu’ “une bonne fille s’occupe des autres d’abord, et si elle se plaint, c’est qu’elle est égoïste”. Tout tirage peut se lire dans les deux sens comme celui-là. Mais alors, laquelle est la bonne interprétation ? Ce n’est pas compliqué : celle qui fait du bien, pas celle qui fait du mal.