Mineures : Comprendre les quatre éléments

Le Tarot est un miroir du monde. Les arcanes majeures correspondent aux « mystères majeurs », c’est-à-dire les énigmes, ce qui nous est caché. Or, et les psychanalystes le savent bien, il n’y a pas plus grande énigme pour nous que nous-mêmes. Il suffit de nous demander ce que nous voulons vraiment, pourquoi nous faisons les choses que nous faisons, ou quelle est notre véritable voie, pour comprendre à quel point le plus crucial nous est caché. La connaissance de soi consiste surtout à débrouiller le peu d’indices que nous arrivons à dénicher à force d’analyse ; et nous pouvons creuser ce mystère pendant toute notre vie, nous n’aurons jamais la garantie d’y arriver.

Les arcanes majeures ne sont qu’un outil pratique pour cette quête : leur suite numérotée sert à nous mettre sous les yeux les différentes étapes par lesquelles nous passons au fur et à mesure que nous nous approchons du mystère, ou plutôt, à questionner une par une les évidences qui nous cachent les questions essentielles. Les arcanes mineures, elles, correspondent aux « mystères mineurs », c’est-à-dire à quelque chose qu’il faut comprendre aussi, mais qui n’est pas de la même nature énigmatique que le Soi. Qu’est-ce que nous avons à comprendre, mais qui n’est pas nous ?

 

C’est le monde qui nous entoure. Nous l’avons devant les yeux, donc il est moins voilé que ce Soi inconnaissable ; mais il est complexe. Les arcanes mineures vont donc en représenter les différentes facettes. Et comment représenter les différentes facettes du monde ? Si on ne veut pas avoir à dessiner des milliers de cartes différentes, et si on veut comprendre de l’intérieur plutôt que d’accumuler bêtement des informations sans lien, il faut réduire la complexité et dégager un système. Pour cela, il faut décomposer la multiplicité qui nous entoure en éléments essentiels, et comprendre la manière dont ces « briques » de base s’agencent entre elles.

De quoi est fait le monde ?Traditionnellement, la réponse à cette question a été : des quatre éléments. Pour comprendre la matière, il faut chercher les dénominateurs communs entre les choses ; en suivant cette voie la pensée ancienne a conclu que le Feu, l’Eau, l’Air et la Terre étaient les éléments « originels » dont l’ensemble des choses qui existent sont des combinaisons diverses. Ainsi, la boue n’est pas un élément en soi, mais un composé de terre et d’eau ; la vapeur est réductible en air et eau ; et le corps humain, duquel coulent des humeurs, qui dégage de la chaleur, consomme de l’air, et qui retourne à la terre lorsqu’il se décompose, doit être un composé très complexe de ces quatre corps de base.

Cette pensée des éléments sert à comprendre la matière. Dans un effort de simplification, on a cherché à rassembler au maximum les points communs jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des éléments irréductibles les uns aux autres ; c’étaient les débuts de la science physique. Or, le Tarot, dont on a vu que ses majeures aidaient à la connaissance de soi, s’intéresse à l’être humain. La physique est une science objective qui s’intéresse à la matière et qui n’a que faire de l’expérience qu’en fait l’individu ; le Tarot, lui, est focalisé sur l’individu, donc il va étudier le monde en tant qu’expérience faite par l’individu. C’est un outil subjectif. Les arcanes mineures sont nées de l’application à notre expérience du monde de ce raisonnement qui servait à comprendre la matière. Et les résultats semblent très similaires, les quatre éléments qui les constituent rappelant eux-mêmes les éléments traditionnels :

  • le Bâton correspond au Feu ;
  • la Coupe correspond à l’Eau ;
  • l’Epée correspond à l’Air ;
  • le Denier correspond à la Terre.

Voyons en quoi ces éléments peuvent recouvrir l’ensemble de notre expérience.

 

1. Le Bâton, symbole de désir

As de Bâtons

Le bâton est un symbole phallique ; il est capable de bourgeonner, c’est-à-dire de créer quelque chose à partir de sa propre force ; ne pouvant pas se fabriquer artificiellement, il représente donc « la force de la nature qui croît, la puissance créative et sexuelle » (Jodorowsky). Il peut brûler, en dégageant la lumière et la chaleur qui nous vivifient. Il a donc en lui de la vie et du Feu. Ce symbole se rapporte alors à quelque chose qui nous consume : la passion, ou le désir, dans les deux sens du terme.

Sexuellement, d’abord, le désir est une force qui nous « chauffe » et nous entraîne vers l’objet que nous convoitons. Et dans un sens plus large, le désir est la force qui nous entraîne hors du lit le matin, qui nous « tire » vers l’objet de notre passion, comme un peintre est peintre s’il sent l’envie irrésistible d’aller vers sa toile, s’il est « tiré » vers le fait de peindre. L’inspiration créatrice est de l’ordre du désir.

Le Bâton, c’est cette force-là. Les dix cartes de Bâton étudieront donc les différentes manières dont cette force s’exprime dans le monde, en les déclinant de façon progressive, selon les différentes significations des chiffres de 1 à 10. Ainsi, le 2 (rencontre, réflexion) montre comment le désir rencontre le monde extérieur, ce qui se traduit en stratégies pour l’y appliquer ; le 3 (création, enrichissement) montre comment le désir se nourrit de cette rencontre – pour se changer en conquête, etc. De même, les figures de Cour présenteront les diverses attitudes possibles face à cet élément : la séduction pour la Reine, qui a compris comment fonctionne le désir et incarne cette compréhension ; l’autorité virile pour le Roi, qui applique ce désir au monde sur lequel il règne, etc.

 

2. Les Coupes et nos émotions

As de Coupes

La Coupe correspond visiblement à l’eau, puisque c’est un récipient qui sert à accueillir un liquide. Et du point de vue symbolique, le liquide correspond bien à notre expérience des émotions, du sentiment, ou de l’affect en général. En effet, ces choses peuvent arriver par vague et nous emporter, nous submerger, être calmes ou agitées comme la surface de la mer, déborder de nos yeux sous forme de larmes…

Toutes les cartes de Coupes vont donc traiter des divers aspects de l’affect, à commencer par le 2, qui parle de rencontre amoureuse. Le 3 parle d’un affect qui se nourrit de lui-même, à savoir la joie ; le 4 montre ce que c’est que la stabilité appliquée aux sentiments, c’est-à-dire l’ennui ; le 5 et sa difficulté, appliqués aux émotions, se traduisent en mélancolie ou en deuil, etc.

 

3. Les Epées et l’intellect.

As d'Epées01

Notre symbole est celui d’une arme faite pour trancher ; comprenons donc ce qu’il représente.

Il y a une autre manière de se rapporter aux choses que de les désirer ou de les ressentir affectivement : c’est le fait de leur appliquer des choix issus d’une réflexion. Après la passion et le sentiment, donc, c’est vers l’intellect que nous nous tournons. Lorsque l’on doit choisir entre deux objets, ou deux possibilités, nous pouvons bien sûr suivre notre désir si cela le concerne, ou écouter notre affect pour savoir lequel nous attire le plus ; mais nous pouvons aussi utiliser la raison pour trancher. Si j’ai le choix entre deux voitures, je vais considérer les différentes informations à ma disposition (consommation, prix, sécurité), et c’est mon intellect qui va déterminer laquelle est objectivement la meilleure dans ma situation.

Bien sûr, cet intellect ne prend pas en compte les sentiments – c’est pour cela que son symbole est quelque chose de coupant, qui peut nous débarrasser du superflu (les autres possibilités qui nous dispersent), mais aussi faire du mal. Ma raison est une arme : je peux utiliser le verbe pour blesser, et certaines paroles peuvent tuer ; mes paroles me servent aussi à me défendre. Cette arme doit se forger, se tremper et s’aiguiser : c’est à force d’épreuves et d’exercices que l’on acquiert logique et rhétorique. Et plus le mental prend de la place au détriment du désir et de l’affectif, plus nous devenons obsessionnels, froids, névrosés, angoissés… d’où le fait que les cartes d’Epée se durcissent de plus en plus au fur et à mesure de leur progression jusque 10, à la différence des autres éléments qui semblent s’épanouir.

 

L’Epée représente donc le mental, les idées, l’intellect ; tout cela n’étant ni visible ni tangible, on lui fera correspondre l’élément Air. Que reste-t-il maintenant dans notre expérience du monde qui n’ait pas été décrit par le désir, les émotions, l’intellect ? Leur point commun à ces trois-là est d’être bien invisibles. Or, notre expérience du monde se nourrit aussi du physique, du matériel, car nous ne sommes pas de purs esprits. Arrive donc le dernier élément, la Terre, sans laquelle il n’y a pas de matière solide.

 

4. Les Deniers, ou le concret.

As de Deniers

Notre élément de Terre va donc recouvrir tout ce qui n’a pas été déjà traité par les trois autres, qui étaient intangibles. Il va donc nous parler de tout ce qui est concret, physique (voire corporel), matériel. Le « matériel » sera étudié dans les deux sens du terme : ce qui a trait à la matière, d’une part, mais aussi à l’argent. On parle en effet de « difficultés matérielles » lorsqu’on veut parler de problèmes d’argent ; ce qui nous permet de subvenir à nos besoins matériels, c’est un salaire correct… L’argent a beau paraître abstrait lorsqu’il se calcule, c’est la seule idée immédiatement traduisible en objets concrets et tangibles, par l’acte d’achat. Lorsque cela est pertinent dans un tirage, les Deniers viendront donc nous parler de nos finances ; en tant que partie incontournable de notre expérience du monde, et occasion d’épreuves comme les autres, ce sujet est loin d’être trivial.

 

Bref, il s’agit toujours de développer le concept correspondant à notre élément, en voyant comment il réagit aux différentes étapes de développement signifiées par les chiffres. Faire le tour des dix cartes, c’est donc étudier l’élément à fond pour voir toutes les formes qu’il peut recouvrir dans notre expérience. Quelques exemples :

  • Qu’est-ce que la Rencontre (2) pour le Sentiment (Coupes) ? C’est l’Amour (II de Coupes).
  • Qu’est-ce que le Conflit (5) pour le Désir (Bâtons) ? C’est la Rivalité (V de Bâtons).
  • Qu’est-ce que le Conflit (5) pour le Matériel (Deniers) ? Ce sont les Difficultés matérielles (V de Deniers).
  • Qu’est-ce que la Victoire (7) pour l’Intellect (Epées) ? C’est la Tromperie (VII d’Epées, parce que la rhétorique n’a pas besoin de la vérité pour être triomphante et amener l’adversaire là où ça l’arrange !).

yinyang

Et parmi nos quatre éléments, deux sont actifs (Epées, Bâtons) / masculins, Yang, deux sont réceptifs (Coupes, Deniers), féminin, Yin. Les deux énergies fondamentales du monde sont donc bien représentées ; c’est cette complémentarité qui leur permet de se marier et de se combiner pour créer la diversité de nos expériences.

Amber Jayanti, dans Living the Tarot, résume particulièrement bien la façon dont les quatre éléments se combinent dans notre expérience. Imaginons : nous sommes à la fenêtre, en train de regarder notre jardin envahi par les mauvaises herbes. Soudain, une envie nous saisit : et si nous en faisions quelque chose, de ce terrain vague ?

Une fois que le désir s’est manifesté (Bâton), les images défilent devant nos yeux. Nous pourrions faire pousser un massif de roses, fleur qui sent si bon ! Nous avons toujours adoré les violettes aussi… et nous aimerions tellement avoir notre propre potager. Et qui sait, peut-être des arbres fruitiers ! Nous surfons sur la vague de l’imagination, passant d’émotion en émotion (Coupes).

Vient alors le moment où nous décidons de prendre les choses en main. Nous nous mettons à réfléchir. Les arbres fruitiers, ce n’est pas la peine d’y penser : le jardin est trop petit et pas assez ensoleillé. Les violettes auront du mal à pousser dans cette terre pas vraiment riche. Par contre, les roses, c’est une bonne idée, d’ailleurs nous savons où nous procurer des graines. Et pour le potager, il est tout à fait envisageable de planter quelques rangées de tomates, ce qui équilibrera le reste. Nous nous sommes donc débarrassé des idées fantaisistes et un plan d’action se forme (Epées).

Nous nous levons alors pour réaliser concrètement notre plan. Nous entrons alors dans le signe du Denier : quelques pièces suffisent pour nous procurer de bonnes graines. Nous chaussons nos bottes, et à genoux dans la terre, nous désherbons, arrachons, ratissons, plantons, tout en sentant nos muscles travailler. Il ne reste plus qu’à laisser le temps aux graines de germer, sans impatience. Notre jardin est donc parvenu à l’existence grâce à ces quatre étapes.

Le Bateleur nous a appris à agir sur le monde, avec les quatre éléments sur sa table. Nous confrontons notre désir au monde, puis nous laissons emporter par notre imagination ; renoncer à ses charmes nous rend tristes. Mais le travail de la terre nous apprend la patience dans la création : nous voilà l'Impératrice dans son jardin !

Le Bateleur nous a appris à agir sur le monde, avec les quatre éléments sur sa table. Suivons sa leçon : nous confrontons notre désir au monde, puis nous laissons emporter par notre imagination ; devoir renoncer à ses charmes nous rend tristes. Mais le travail de la terre nous apprend la patience en même temps que la création : nous voilà capables de profiter du moment, tels l’Impératrice dans son jardin !

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