Les Majeures. II : La Papesse

rider waite papessePrenons conscience que nous n’avons pas conscience de tout.

Une femme retirée, calme, garde quelque chose dont elle est la Grande Prêtresse (les titres anglais des cartes sont toujours plus parlants que les mots français, hermétiques). Assise devant un voile, elle est froide, réceptive comme son sexe l’implique, et tient un livre sacré dont l’étude l’occupe et la replie sur elle-même. Sur le Rider-Waite, elle est entourée par des images de la Lune sous toutes ses formes, accentuant l’idée de réceptivité et de réflexion – car la Lune ne brille que par la lumière du Soleil qu’elle reçoit et réfléchit. Ce symbole ajoute en plus l’idée de la nuit, car la Lune est l’astre des rêves. De même, le livre que tient la Papesse, la Tora, est l’enregistrement de la mémoire des hommes (le H de Torah est omis pour la blague avec Taro(t) comme sur la Roue de Fortune, Rota/Tora/Taro/Orat). Ces symboles convoient donc l’idée que le monde intérieur voilé, qu’elle garde, est constitué de tout ce qu’il a reçu de l’extérieur, et qu’il a enregistré. Armés de l’indice flagrant de la Lune, nous comprenons donc qu’il s’agit de l’inconscient, cette partie de nous qui enregistre tout par réceptivité – sous hypnose par exemple, nous pouvons retrouver des informations enfouies, oubliées par le conscient. Cette partie est derrière un voile parce que nous n’en sommes pas conscients, mais elle est quand même ; celui qui l’oublie risque de subir bien des névroses sans pouvoir rien y faire !

Et les autres symboles confirment cette interprétation. Ce qu’on aperçoit derrière le voile, c’est un océan, c’est-à-dire quelque chose dont on ne perçoit que la surface, alors qu’elle possède une profondeur que l’on ne peut pas mesurer, invisible et pleine de ténèbres ; de même, la conscience n’est qu’une toute petite partie de ce que nous sommes. L’océan est d’eau, symbole du monde intérieur, des sentiments, et que l’on peut appliquer aux analogies freudiennes de dynamique de la libido : un liquide incompressible passant d’un endroit à l’autre en fonction des divers refoulements ou barrières que nous lui opposons. La Papesse siège devant un voile orné de grenades, fruit initiatique, et entre les deux colonnes Jakin et Boaz, familières à ceux qui fréquentent les temples maçonniques. Passer entre ces deux colonnes, c’est recevoir l’initiation.

Or, qu’est-ce que l’initiation, cette idée mystérieuse que tout le livre du Tarot va nous faire développer ? On parle en effet bien mystérieusement d' »initiés ». « Ah, lui ? C’est un grand maître, c’est un initié ». « Hergé était-il un initié ? ». « Madame Blavatsky, cette grande initiée… ». Mais initié à quoi ?

Au mystère que nous sommes, chacun, pour nous-même. Ou, plus clairement : au fait que nous soyons quelque chose d’incompréhensible pour nous-mêmes, puisque nous avons un inconscient, et que nous y pouvons quelque chose, en nous réconciliant avec cette partie inconnue qui n’est pas sans être nous. tarot marseille papesse significationLa Papesse n’est que la 2e lame du Tarot, aussi ne voyons-nous pas encore ce mystère dévoilé (il le sera avec la Lune, qui est l’envers exact de la carte de la Papesse ; pour l’instant, tant que nous ne sommes pas maîtres de l’idée qu’il y a un mystère, nous ne sommes pas prêts à le regarder en face) ; par contre, elle nous fait prendre conscience que tout n’est pas évident, puisqu’il y a un voile. L’image de la femme assise sert surtout à mettre en valeur ce symbole-là derrière elle. Le Bateleur était tout entier conscience, de lui-même (sa volonté) et du monde qui l’entoure, et pour lui, le seul problème qui pouvait se poser était comment appliquer l’un à l’autre ; le reste était évident. La Papesse vient donc juste après lui pour nous montrer qu’il existe quelque chose de caché derrière tout cela. Nous sommes une conscience, certes, mais nous sommes aussi un inconscient, que notre conscience ne peut par nature pas saisir. L’être bi-dimensionnel qu’était le Bateleur acquiert alors sa profondeur ; conscient du mystère qu’il est pour lui-même, il va maintenant pouvoir avancer sur le chemin de l’initiation à ce mystère. Avec le Bateleur, nous apprenons que nous sommes un être ; avec la Papesse, nous apprenons que nous sommes un être problématique.

 

Pourquoi s’appelle-t-elle Papesse et pas Psychanalyste, alors ? Papesse, elle occupe une fonction religieuse symétrique à celle du Pape (V), et cela pour nous ouvrir la voie à quelque chose de spirituel. En effet, si tout n’appartient pas à la conscience et s’il y a quelque chose de voilé, alors tout n’est pas de l’ordre de la raison et du matériel – puisque ces domaines-là, la conscience les maîtrise. Ainsi la Papesse nous ouvre la possibilité d’un monde où il y aurait des choses qui compteraient davantage que la raison et la logique. Sans cela, il n’y aurait pas de foi (credo quia absurdum : Saint Augustin nous dit bien que c’est parce qu’elle n’a rien à voir avec la raison et la logique que la foi a de la valeur). Elle introduit donc l’idée de sacré, représentée par le livre sacré ouvert sur ses genoux. Or, celui qui comprend qu’un monde peut aussi contenir du sacré n’est plus condamné à vivre une vie triviale. Cela, c’est le premier pas sur le sentier de l’initiation, et c’est aussi l’idée qui nous donnera la force de continuer malgré ses épreuves.

 

Dans un tirage, la Papesse nous rappellera que nous avons un monde intérieur, parfois pour nous mettre en garde contre l’influence d’autrui qui peut nous dicter quoi faire et quoi penser – reconnaître que notre monde intérieur est nôtre et inaccessible à autrui, c’est retrouver un point d’appui grâce auquel résister à ces influences. Elle parlera d’études, du fait de se retirer pour recevoir des informations, ou pour se recueillir. Elle pourra parler de mysticisme et mettre sur la voie des rêves. Elle se contente de recevoir et de comprendre, sans être dans la réaction – or, c’est ce recul qui nous permettra de reconnaître en nous l’action des pulsions inconscientes lorsque nous faisons des choses que notre conscience ne veut pas vraiment. Et en tant que Gardienne de l’inconscient, elle nous encourage surtout à observer nos rêves et autres formations de l’inconscient, pour trouver sur cette voie la réponse qui jusqu’ici nous échappait.

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