Histoire des yeux de la Justice

Sur les tarots de type Marseille, apparus vers le 15ème siècle, la Justice nous regarde droit dans les yeux, comme sur le Rider-Waite-Smith, dessiné en 1909. C’est le contraire de la représentation habituelle, où la Justice porte un bandeau pour signifier son impartialité. Seulement, l’image a évolué au cours de l’histoire et sa signification a changé. Suite du voyage des enluminures !

1. Les représentations anciennes : des yeux pour voir, ou pas.

Quand on a un bandeau sur les yeux, on ne voit rien. Depuis l’Antiquité, c’est ainsi qu’on représente tout ce qui est aveugle, comme le destin, le hasard, ou la Fortune.

Harley 4431 f. 129

Harley 4431 f. 129, vers 1410

Un coup du sort peut nous précipiter à terre indépendamment de notre valeur morale ou de la qualité de nos actions : il n’y a pas de sens à chercher derrière ces aléas, puisque le hasard ne se base que sur son propre caprice.

Comme la Fortune, l’Amour est aveugle. Cupidon nous fait battre le cœur sans s’embarrasser de savoir si c’est raisonnable, souhaitable, ou si c’est le bon moment ; parfois ce sera très bien, d’autres fois il créera la catastrophe, ce n’est pas son affaire.

L'Amoureux du Tarot Visconti-Sforza, vers 1445

L’Amoureux du Tarot Visconti-Sforza, vers 1445

 

Au contraire, avoir les yeux ouverts signifie être capable d’y voir clair, donc de percevoir la Vérité. A cette époque-là, la Justice est représentée ainsi car on doit pouvoir compter sur son jugement délibéré. Au lieu de trancher au hasard, elle s’appuie sur ce qu’elle voit, et elle peut tout voir.

 justice

Add MS 54180 91v, vers 1295

Tempérance et Justice, par Pallazzo Pubblico, vers 1338

Tempérance et Justice, par Pallazzo Pubblico, vers 1338

 

Jusqu’à la Renaissance, une bonne Justice est donc une Justice qui ouvre l’œil. C’est à la fin du 15ème siècle que le bandeau fait son apparition, mais c’est dans un contexte peu reluisant !

 

Fou. Royal 19 D III f. 266

Un fou. Royal 19 D III f. 266, vers 1333

2. La nef des fous : indignez-vous !

Le best-seller de l’année 1494 est un ouvrage satirique. La Nef des fous, par Sebastian Brant, est une critique au vitriol de la société de l’époque : nous sommes dans un bateau qui court au naufrage parce qu’il est dirigé par des fous et peuplé par des imbéciles, qui se laissent aller à tous les péchés sans aucun espoir de rédemption. Ce livre en vers attaque sans pitié tous les domaines de la société (sans trop se mouiller quand même, parce qu’il évite de nommer les trop puissants, mais il fallait sans doute bien cela pour être édité). Il connaît un succès immense, et se fait rééditer plusieurs fois, souvent illustré de magnifiques gravures sur bois. C’est là qu’apparaît la première Justice aux yeux bandés ! La critique est claire : les fous aux commandes de la société l’ont aveuglée, et malheur à qui espère un procès équitable, car il n’est plus en réalité qu’à la merci du hasard.

 

nef des fous

C’est donc un constat d’échec, encore loin de notre Justice moderne dont le bandeau signifie au contraire qu’elle est impartiale. Cette idée-là n’apparaîtra qu’un peu plus tard !

 

3. Séparer Justice et politique

En 1543, on vit une époque compliquée. La Réforme protestante a été lancée suite aux critiques des abus de l’Église, notamment le commerce des indulgences qui s’est développé avec un cynisme éhonté. Les princes sautent sur l’occasion pour contester l’autorité du Pape et s’en émanciper ; de leur côté, les populations cherchent à en profiter pour se libérer de la férule de certains souverains. Les tensions politiques sont fortes et les coups bas, légion.

C’est dans ce contexte que Hans Gieng crée la sculpture qui trône encore (en copie) sur la fontaine de la ville de Berne. On y voit la Justice fouler aux pieds l’Empereur et le Pape, pour dénoncer les abus du pouvoir royal et religieux ; ses yeux bandés signifient qu’elle refuse de se laisser influencer par autre chose qu’elle-même. Vertu supérieure, elle n’a de comptes à rendre qu’à la Vérité, donc ne s’abaissera pas à prendre en compte les luttes de pouvoir et autres magouilles. Elle se doit aussi d’ignorer les apparences, dans un contexte marqué par des abus que les populations ne veulent plus supporter.

La Justice écrase le Pape et l’Empereur, car pour rester fidèle à la Vérité, il faut ignorer les influences politico-religieuses.

Cette Justice aux yeux bandés est la plus pure qui soit : comme elle ne voit rien, elle ne risque pas d’être influencée par l’extérieur, mais comme sa main est guidée par les plateaux de la balance, elle dispose quand même du seul critère nécessaire pour trancher.

C’est ce type de représentation que nous avons gardé à l’époque moderne, avec un pouvoir judiciaire représenté par une allégorie aux yeux bandés. Ce bandeau est toujours symbole d’impartialité, non plus d’aveuglement comme aux époques précédentes. La Vérité regardée par la Justice n’est plus extérieure à elle : c’est une vérité intérieure, et la déesse ne s’en laissera plus distraire.

La Justice par Alfredo Ceschiatti, 2005, devant les bâtiments de la Cour Suprême brésilienne.

La Justice par Alfredo Ceschiatti, 2005, devant les bâtiments de la Cour Suprême brésilienne.

Ce bandeau signifie aujourd’hui ce que nous sommes en droit d’attendre de l’appareil judiciaire. La peine appliquée doit être la même selon que l’on est puissant ou misérable, riche ou pauvre, beau ou laid ; toute dérogation à cette règle serait une insupportable injustice. En d’autres termes, la Justice des tribunaux doit nous juger en tant que nous sommes, littéralement, n’importe qui, parce que ce n’est pas la personne que nous sommes qui compte, mais l’acte que nous avons commis. On peut critiquer l’application dans les faits, mais c’est l’idée.

 

4. Et en tarot…

Nous avons donc vu le symbole changer de forme et de signification en à peine un demi-siècle. L’image de la carte de tarot de la Renaissance n’était qu’une allégorie normale, évidente pour une personne de l’époque. Il n’y avait rien de plus à chercher dans cette carte que ce qu’on y voyait de façon immédiate, comme la carte du Soleil ne représentait rien d’autre que l’astre du jour, la Lune, celui de la nuit, l’Étoile et la Foudre (ancienne Maison-Dieu), d’autres choses dans le ciel, la Mort, quelque chose qui arrive dans la vie, etc. Ces représentations n’étaient pas faites pour la lecture symbolique, qui par définition va chercher autre chose que ce qui est immédiatement visible.

Mais cette évolution historique a une conséquence pour notre Tarot ! A la Renaissance, la Justice aux yeux ouverts était une image normale…

La Justice du Tarot Visconti-Sforza, vers 1445

La Justice du Tarot Visconti-Sforza, vers 1445

…Après la Renaissance, la Justice aux yeux ouverts est devenue anormale.

justice rider waite tarot

Comme cette image ne correspond plus à ce que l’on attend de voir, elle nous invite à aller chercher plus loin. La déesse aux yeux ouverts n’est plus comme celle de l’appareil judiciaire : alors que la Justice aux yeux bandés se doit de nous considérer de la même manière que n’importe qui d’autre, celle du Tarot nous regarde, nous, dans notre individualité, c’est-à-dire en tant que nous sommes qui nous sommes et pas quelqu’un d’autre.

Dans le cadre d’une réflexion qui postule que les 22 arcanes représentent un chemin vers Soi, alors, on considère que la Justice du Tarot parle de responsabilité envers soi-même, de fidélité à soi-même, etc. L’interprétation ésotérique n’a de sens que rapportée à son époque, car elle doit parler à ceux qui y vivent ; il ne faut pas la confondre avec une vérité historique, car c’est un travail différent.

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