Ce qui nourrit l’âme et ce qui la dévore

Les cartes du Tarot ont été dessinées pour nous aider à vivre mieux, en nous aidant à mieux comprendre qui nous sommes afin de savoir prendre des décisions libres. Il utilise pour cela une symbolique religieuse parce que c’est la plus pratique pour penser les choses essentielles, celles qui font que notre vie est pleinement la nôtre, par opposition à la banalité et aux automatismes. C’est aussi un outil pratique, qui donne des conseils à appliquer ; son enseignement spirituel n’aurait pas d’intérêt s’il n’était qu’un système théorique, nous devons pouvoir y trouver quelque chose pour nous, concrètement.

C’est là qu’est toute la difficulté de l’interprétation : il faut réussir à faire le lien entre les concepts « sacrés » représentés par les cartes, et notre vie concrète, à nous, tous les jours, dans le monde. Le Tarot parle de ce qui est sacré et essentiel ; profitons-en aujourd’hui pour interroger la notion d’âme, afin de mieux comprendre en quoi elle peut être en jeu concrètement, dans notre vie de tous les jours.

L’âme, c’est ce qui en nous prend les décisions qui nous concernent. On peut prendre des décisions de manière automatique, ou plutôt, influencée par d’autres choses : les patterns implantés en nous par le passé (ex de la famille dysfonctionnelle qui apprend à l’enfant qu’il ne vaut rien, et l’enfant qui répète plus tard ce pattern dans sa vie adulte), ou les influences extérieures (la publicité, les choses addictives).

On voit bien que ce n’est pas vraiment nous qui prenons ces décisions. Ce sont les choses qui ont été calculées pour cela : une névrose qui se transmet de génération en génération ou une addiction (drogue, jeu).

On voit bien aussi que lorsqu’on s’en remet à ces choses-là, on en sort diminué. Si on vit en suivant les décisions des autres, que ce soit nos parents ou les commerciaux des entreprises autour de nous, on vit une vie qui n’est pas la nôtre, mais la leur. On est leur objet.

15-DevilSeulement, un objet, ça n’a pas d’âme. C’est pour ça qu’on en sort diminué : parce que ces choses-là nous réduisent au statut d’objet. Et comme nous n’avons pas voix au chapitre, ça ne change rien que ce soit nous ou quelqu’un d’autres. Là où nous ne décidons pas, nous sommes interchangeables. Les commerciaux visent les consommateurs en général ; ils se moquent que ce soit moi ou mon voisin qui me fasse prendre au piège. Et en général, quand je me retrouve en position d’objet, ça se passe mal pour moi ; je perds mon argent, ma liberté, mon bonheur, voire pire.

Or, quand on parle d’âme dans le langage courant, c’est justement pour dire le contraire de cette interchangeabilité. Par exemple, je peux dire : « J’ai choisi d’habiter cette maison parce qu’elle a vraiment une âme, pas comme notre ancien HLM ». Quand je dis cela, je veux dire que cette maison a de la personnalité, et qu’en y habitant, je n’ai pas l’impression d’habiter n’importe où, comme c’est le cas dans les appartements standardisés, meublés chez Ikea, dont on sent bien qu’ils sont interchangeables.

Avoir une âme, donc, c’est « ne pas être interchangeable ».

On pourrait donc dire que l’âme, c’est la partie de nous qui prend les décisions qui sont les nôtres. La partie qui génère nos décisions à nous, pas celle qui reçoit les influences. Quand je décide « en mon âme et conscience » de ne pas me laisser influencer (par un manipulateur qui souhaiterait que je l’aide à écraser sa victime par exemple), c’est moi qui décide. Quand je dis cela, je dis que je fais attention à ne pas me laisser influencer par quoi que ce soit, et que cette décision est bien la mienne. Je prends l’entière responsabilité de mon acte.

Au contraire, quand je décide de reprendre des chips parce que des industriels ont décidé d’y mettre beaucoup de sel pour que l’envie d’en reprendre soit irrésistible, ce n’est pas « mon âme » qui pilote, ce sont les industriels, puisque ce sont eux qui ont décidé que je ne résisterais pas à cette envie ! A un autre niveau, quand quelqu’un tombe dans la dépendance à la drogue ou à quoi que ce soit du même genre, relation abusive, dépendance au jeu, ou n’importe quoi de ce type, il laisse ces choses décider à sa place. Dans le cas du junkie qui consacre tout son temps à chercher désespérément un moyen d’obtenir une nouvelle dose, on voit bien qu’il n’y a aux commandes plus personne d’autre que cette drogue. Cette vie n’appartient plus à la personne qui porte son nom, elle appartient à la drogue, de même que la vie d’une personne victime d’une relation abusive appartient surtout à son partenaire, qui va faire en sorte de décider de tout à sa place.

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Les deux personnages enchaînés se laissent faire, et le Diable de sa main ouverte dit qu’il n’y a pas de sacré, pas d’âme qui vaille la peine de se fatiguer à secouer ces chaînes.

Il y a donc des choses qui dévorent notre âme. Ce sont les choses qui essaient de nous influencer pour prendre les décisions à notre place, ou, en d’autres termes, pour faire que notre vie soit leur et non plus nôtres. Ces choses sont proprement diaboliques, au sens où elles correspondent à ce que représente l’arcane XV du Tarot : elles nous enchaînent à des idoles absurdes, et nous sommes responsables du fait de nous laisser retenir – parce que ce n’est pas parce que nous leur vendons notre âme que celle-ci disparaît. C’est peut-être pour cela que les grandes religions disent de l’âme qu’elle est immortelle. Bref, la drogue, la publicité manipulatrice (celle qui utilise sciemment des techniques psychologiques efficaces plutôt que de se contenter de présenter objectivement un bon produit), les pervers manipulateurs, les films et émissions uniquement faits pour satisfaire nos bas instincts et nous donner envie d’en consommer davantage, le « temps de cerveau disponible », Candy Crush et le sel sur les chips, toutes ces choses grandes et petites, terribles ou triviales, ont en commun d’être diaboliques, au sens où elles essaient toutes de « pirater » notre processus de décision pour décider de nos actes à notre place.

« To sell your soul is the easiest thing in the world. That’s what everybody does every hour of his life. If I asked you to keep your soul – would you understand why that’s much harder? » (Il n’y a rien de plus facile que vendre son âme. C’est ce que tout le monde fait toute sa vie, heure après heure. Est-ce que tu comprends pourquoi ce serait tellement plus difficile, si je te demandais de la garder ?). – Ayn Rand, The Fountainhead

« Vendre son âme », c’est dire « Désormais, ton désir sera le mien », c’est-à-dire « Je te laisse décider à ma place ». Ayn Rand écrit « heure après heure » parce que nous devons naviguer à vue, tous les jours, dans un océan d’influences. Influences inconscientes, enracinées en nous à cause de notre éducation et d’autres facteurs ; influences de la société de consommation, de ceux qui veulent manipuler nos actes, nos opinions, ou juste ce que nous pensons d’eux ; influence des objets faits pour nous attirer, etc. Aussi, prendre une décision nous-mêmes implique de se mettre entièrement en porte-à-faux contre l’ensemble du monde. Les publicitaires chargés de vendre un certain produit n’ont aucun intérêt à nous aider à penser par nous-mêmes, parce que cela ferait perdre son efficacité à leur travail. Le monde qui nous entoure a plus intérêt à ce que nous vivions comme cela l’arrange, plutôt que comme cela nous arrange. Nous sommes tout seuls à vouloir garder notre âme, alors que tout le reste rivalise pour prendre les décisions à notre place. C’est donc très difficile, comme nager à contre-courant.

 

tarot étoile significationPour nous aider à faire cette chose extrêmement difficile qui est de « conserver notre âme heure après heure », nous avons heureusement quelques amis. Les personnalités « solaires » (au sens de ce que représente l’arcane XIX du Tarot) ont compris qu’il valait mieux aider les autres à faire leur propre chemin plutôt que d’essayer de les manipuler. Fréquenter ces personnes est un bol d’air. Le Tarot va dans le même sens, comme il s’appuie sur une philosophie qui parle justement de ce que c’est que l’âme, ou notre désir sacré. Aussi, tirer le Tarot, c’est s’engager à suivre le conseil de cartes prises totalement au hasard : loin d’être un acte absurde, c’est une manière de casser l’influence des choses qui nous entourent, parce que le hasard ne lui laisse aucune prise. Si la société qui m’entoure essaie de me faire adopter des schémas de pensée qui ne sont pas les miens, et que je ne choisis pas les cartes qui sortent, alors je peux être sûr que l’ordre des cartes de mon tirage ne reflètera pas ces schémas qui me sont imposés. Par contraste, ces schémas ou préjugés apparaîtront alors en pleine lumière, ce qui m’aidera à les reconnaître pour ce qu’ils sont et à m’en débarrasser. Le Tarot est donc comme une épée à deux tranchants, parce qu’il utilise à la fois un système de pensée (la connaissance que nous avons des cartes dans l’ordre) et le hasard (les cartes dans le désordre) pour nous aider à conserver notre âme.

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Voyez comme l’attitude de la Justice reflète exactement celle du Diable, avec l’épée en plus. Le Diable sait qu’il y a des liens, mais il ne les tranche pas. (Ou il tranche dans le mauvais sens, selon certains tarots qui le montrent tenant une épée par la lame).

On n’est pas obligé de se tirer les cartes non plus. Certains utilisent la prière, parce que c’est un moyen de verbaliser ce que notre âme désire, et donc de nous détacher de ce que ce qui nous entoure désire à notre place (on peut d’ailleurs prier sans être croyant). D’autres utilisent la méditation. Rien de plus ennuyeux en apparence que rester assis sans rien faire pendant une demi-heure ; mais cette inaction nous permet d’apprendre à observer le fonctionnement de notre esprit sans être distrait par d’autres activités. Avoir l’habitude de s’observer penser aide à reconnaître les pensées « parasites », celles qui nous sont imposées par diverses influences, pour faire la différence avec des pensées et décisions qui sont vraiment les nôtres. Et il y a d’autres méthodes. Les thérapies cognitivo-comportementales, le coaching, utilisent les mêmes outils pour nous faire prendre conscience de ce qui, en nous, est de l’ordre de l’automatisme ou du réflexe, et nous empêche de faire ce que nous voulons. Quand nous arrivons à faire cette distinction, alors, nous pouvons utiliser l’épée de la Justice (arcane 8 ou 11 selon les jeux) pour trancher du côté de notre responsabilité morale : comme notre vie nous a été donnée à nous et pas à quelqu’un d’autre, nous avons la responsabilité de la vivre nous-mêmes plutôt que d’en abandonner la direction à quelqu’un ou quelque chose d’autre.

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